Ce n’était qu’une expression littéraire, forgée par un écrivain confidentiel ; le «grand remplacement» est désormais le point de rendez-vous d’Eric Zemmour et de Marion Maréchal-Le Pen, de Robert Ménard et de Nadine Morano. Le terme décrit une supposée substitution d’immigrés extra-européens aux autochtones. Ce processus serait encouragé, voire provoqué, par des élites «mondialistes». Examen d’un discours de mieux en mieux partagé par l’extrême droite et une droite en voie de radicalisation.

Qu’est-ce que le «grand remplacement» ?

L’expression a été forgée par Renaud Camus, qui en a fait le titre d’un ouvrage paru en 2011. Ancien militant de la cause homosexuelle, passé par les rangs socialistes puis chevènementistes, Camus, 69 ans, est désormais une figure de la mouvance identitaire. Obsédé par le déclin de la civilisation française et la disparition de son substrat ethnique, l’écrivain se garde toutefois de fournir une définition trop précise du phénomène. «Le grand remplacement n’a pas besoin de définition, juge-t-il dans un entretien publié sur le site de l’Action française. Ce n’est pas un concept, c’est un phénomène évident comme le nez au milieu du visage. […] Un peuple était là, stable, occupant le même territoire depuis quinze ou vingt siècles. Et tout à coup, très rapidement, en une ou deux générations, un ou plusieurs autres peuples se substituent à lui, il est remplacé, ce n’est plus lui.» Dans ses écrits et entretiens, Camus sous-entend que le «grand remplacement» serait le résultat d’une politique plus ou moins délibérée de la part d’élites «remplacistes», intéressées à «disposer d’un homme remplaçable, pion sur un échiquier, délocalisable à merci». Quant à la réponse à y apporter, l’auteur est partisan d’un arrêt total de l’immigration et du renvoi dans leur pays d’origine d’une grande partie des immigrés et descendants d’immigrés. Après avoir vainement tenté de se présenter à la présidentielle de 2012, il a apporté son soutien à Marine Le Pen, «la mieux à même de sauver ce qui peut l’être encore».

Une idée neuve ?

La vision d’Européens «de souche» dissous dans des masses étrangères n’est pas nouvelle. L’historien Nicolas Lebourg la fait remonter aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, «lorsque le néonazi René Binet appelle résistants et vétérans du front de l’Est à combattre ensemble l’invasion de l’Europe par les « Nègres »et les « Mongols » – comprendre les Américains et les Russes. Puis se développe, dans les organisations internationales d’extrême droite, l’idée que l’immigration est le fruit d’un complot juif, visant à remplacer la race blanche par une humanité métisse vivant partout des mêmes marchandises. La dépénalisation de l’avortement donnera lieu à de semblables discours sur le génocide des petits enfants blancs par la « juive Veil »». Si Renaud Camus s’inscrit dans une tradition ancienne, il lui a donné un nouvel élan. Par un habillage efficace d’abord : avec la formule de «grand remplacement» et le concept de «pouvoir remplaciste», «on n’est pas loin d’un scénario de pop culture», juge Nicolas Lebourg. Par ailleurs, favorable au «petit Etat d’Israël qui résiste tout seul au milieu d’une marée humaine hostile», Camus n’a pas recours à l’idée d’un complot juif. Ce qui favorise la diffusion de son discours dans des milieux ayant eux-mêmes délaissé le ressort antisémite, comme le Front national et la mouvance identitaire.

Qui utilise cette expression ?

Les identitaires ont rapidement assimilé le concept, vu comme une arme de choix dans la «bataille culturelle». Fin 2014, le Bloc identitaire a ainsi lancé sur Internet, avec la bénédiction de Camus, un «Observatoire du grand remplacement». De nombreux responsables du FN ont à leur tour adopté le terme. Comme la députée Marion Maréchal-Le Pen, l’eurodéputé Aymeric Chauprade, le sénateur et maire du 7e secteur marseillais, Stéphane Ravier, le secrétaire général du parti, Nicolas Bay. Tous se défendent d’adopter une vision complotiste, évoquant un «constat» sur certaines parties du territoire. Chauprade n’en a pas moins accusé l’Union européenne d’«organiser le grand remplacement». Même Nadine Morano a paru tentée : «On n’est pas encore à un niveau de remplacement, a-t-elle jugé fin septembre. Mais ce sentiment d’être envahis est réel.» Et de préciser que «ce n’est pas qu’un sentiment, c’est une réalité». Une menace qu’agite aussi Nicolas Sarkozy : sans utiliser explicitement l’expression «grand remplacement», le patron de LR a déclaré redouter que l’immigration ne contraigne les Français à renoncer à «leur langue», «leur culture», et «leur mode de vie». »

Source: Libération